jeudi 26 juin 2014

"Traduire Le Chardonneret, l’aboutissement de toute ma carrière"

 
Je vous en parlais dans mes derniers posts, ma lecture du moment, c’est Le Chardonneret, The Goldfinch dans sa version originale. Ou plutôt, c’était, car je viens de refermer cette fantastique fable moderne à la Dickens racontant les aventures rocambolesques d’un orphelin new-yorkais rescapé d'un attentat du MET. J’ai savouré le dernier livre de Donna Tartt jusqu’à sa dernière ligne en français (plus de 4 mois pour en venir à bout!). Alors que d’ordinaire, j’aime lire en VO, j’ai été effrayée par le style et le vocabulaire réputé ardu de l'auteure. En parcourant la traduction très fluide de ce dernier chef-d’œuvre de la littérature américaine, j’ai eu envie d’en savoir plus sur la personne qui s’était attelée, dans l’ombre, à ce dur labeur d’adaptation. Et c’est de cette manière que j’ai eu l’occasion de m’entretenir très agréablement au téléphone avec Edith Soonckindt, la traductrice passionnée de ce roman qui après avoir vécu aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas réside actuellement à Saint-Gilles (le quartier de Bruxelles défini récemment par le NYT comme le nouveau Williamsburg). Pendant les six mois qu’Edith Soonckindt a travaillé d’arrache-pied sur la traduction de ce pavé de 787 pages, elle  l’a maudit plus d’une fois. Aujourd’hui, satisfaite du « devoir accompli », elle me confie avoir ressenti une grande émotion à l’annonce du prix Pulitzer que l’œuvre littéraire a raflé en avril dernier. Pour changer d’une énième review de ce que les critiques ont qualifié de « monument littéraire » dès sa sortie (je vous conseille plutôt de lire celle-ci), je vous fais part de notre entretien.
 
Comment la mission de traduire Le Chardonneret a-t-elle abouti entre vos mains?
"Je suis répertoriée dans le milieu comme étant une « spécialiste des traductions difficiles », c’est la raison pour laquelle j’ai été approchée par Plon, la maison d’édition avec laquelle j’avais déjà collaboré. J’ai été attirée par Le Chardonneret car on me l’a présenté comme un thriller, il fallait que je me décide en quelques jours, c’était « take it or, leave it ! ». J’ai en quelque sorte accepté ce contrat à l’aveugle, je n’avais jamais lu de romans de Donna Tartt auparavant. D’ordinaire, je suis plutôt attirée par la littérature japonaise et les auteurs contemporains français, la littérature américaine me rappelle trop le boulot, même si je lis du Paul Auster en ce moment. J'étais aussi familiarisée avec les différentes cultures abordées dans le roman car j’ai habité deux ans aux USA, cinq ans aux Pays-Bas et cinq ans en Grande-Bretagne (NDLR : l’histoire se passe à NYC, Las Vegas et à Amsterdam), cela m'a permis de faire ressortir toutes ses subtilités. Enfin, j’ai de la bouteille avec plus de 20 ans de métier, et une trentaine de traductions de l’anglais à mon actif, j’ai acquis des automatismes en français, j’ai la réputation de traduire vite et bien, même sous la pression."
Comment avez-vous appréhendé la traduction d’une telle œuvre littéraire ?
"Tout d’abord, ce fut un sacré effet de surprise vu que j’ai découvert l’histoire au fur et à mesure en recevant les épreuves non corrigées. Avant d’accepter le contrat, je n’avais lu que le premier chapitre qui est, en fait, très trompeur sur le style général du roman. Le deuxième chapitre, l’explosion au musée, un extrait très chaotique, est d’emblée un véritable cauchemar à traduire ! Mais, si j’avais lu le livre dans son entièreté, j’aurais refusé de le traduire et je suis contente, vu son succès actuel, de ne pas l’avoir fait. Ma méthode de travail est de faire un premier jet en français après déjà 3 lectures (!), de revérifier le tout par rapport à l’anglais et d’ensuite de retravailler le français 5, 6, 7 et même 8 fois."

Edith Soonckindt, la traductrice du Chardonneret
dans sa version française
6 mois, n’est-ce pas trop court pour traduire une telle oeuvre?

"Pour une bonne traduction, il faut de la lenteur, pas de précipitation. Ce que j’ai pu le maudire, ce pavé ! Six mois pour traduire 787 pages d’une telle difficulté syntaxique et stylistique, c’était une pure hérésie ! Il faut du recul pour travailler sur un texte aussi difficile, pour pouvoir « décanter », et c’était quasi impossible en si peu de temps. Il aurait fallu au minimum 9 mois pour espérer le traduire et mener une vie normale, 12 mois pour effectuer une traduction digne de ce nom. Traduire sous pression est une grosse dérive dans le monde de l’édition, on parle d’un « effet Harry Potter » car certains lecteurs francophones, trop pressés de lire les tomes suivants, achetaient directement la VO, prenant de court les maisons d’édition françaises. J’aurais dû me douter de la difficulté de la tâche connaissant la réputation de Donna Tartt mais il n’y avait pas de discussion possible avec l’éditeur quant au délai imparti, le but de Plon était de suivre de très près la sortie du livre aux Etats-Unis. Je traduisais 10 à 12 heures par jour, avec une moyenne de 4 pages par heure, même le samedi, je suis rentrée dans un véritable tunnel de relecture. En plus, à part une réviseuse, j’étais seule à travailler sur cette traduction. C’est un roman déprimant, alors imaginez mon état mental pendant ces 6 mois « d’enfer », je n’ose pas imaginer celui de Donna Tartt qui y a passé, elle, 10 ans de sa vie! (rires) Moi qui aime ciseler mes textes comme de la dentelle, là, ça devenait du crochet. Travailler sur les épreuves non corrigées a aussi occasionné un va-et-vient incessant d’adaptations, un véritable casse-tête et une difficulté supplémentaire pour respecter le délai de publication très court. J’ai ressenti une grande  frustration à travailler si vite et j’ai bien failli rendre mon tablier plusieurs fois. Maintenant, avec le recul, je suis satisfaite du devoir accompli."


Qu’avez-vous ressenti quand Le Chardonneret a reçu le prestigieux prix Pulitzer pour la fiction?

"J’ai été émue et j’ai même ressenti une certaine fierté indirecte, quand j’ai vu que Donna Tartt était en première page du Monde, quelle récompense ! Je me suis dit : «j’ai dû traduire là un grand livre ! ». J’avais déjà traduit une lauréate du Booker Prize (NDLR : L’air de quoi ? de l’Irlandaise Anne Enright) mais le Pulitzer, c’est encore différent ! J’ai ressenti la même émotion qu’en croisant Barack Obama récemment à Bruxelles, c’est comme toucher du doigt l’histoire en marche. Le Pulitzer, pour ma carrière de traductrice, c’est aussi une sacrée reconnaissance, Donna Tartt m’a propulsée dans la lumière ainsi que, dans la foulée, les traductions beaucoup moins médiatisées que j’ai réalisées dans le passé. Le Chardonneret est, quand j’y pense, l’aboutissement de toute ma carrière. De mes 6 années d’études en littérature, de mon expérience de plus de 20 ans en tant que traductrice et de mes 12 années passées à l’étranger. C’était une grande aventure !"

Avez-vous rencontré Donna Tartt ?

"Nous étions en contact par mail, Donna Tartt m’a fourni des éclaircissements là où j’avais des interrogations. J’ai ensuite eu l’occasion de la rencontrer à Paris, lors d’un cocktail, elle est  charmante, sous son air un peu glacial, et très humble. Du haut de son mètre 52, elle a une poigne de bûcheron ! Cette romancière a un sens sublime des descriptions, elle est très minutieuse, elle a fait des vérifications pendant 10 ans sur certains aspects de son histoire. Elle a, par après, apporté son grain de sel à la traduction en m’envoyant une vingtaine de corrections pertinentes à effectuer en vue du second tirage, car, cauchemar de tout traducteur, Donna Tartt lit et comprend le français…20 erreurs en tout, dont deux ou trois qui ne m’étaient pas imputables, sur 787 pages, vu les conditions de travail, n’est pas si mal au final. Mais je peux vous dire que les corrections des seconds tirages représentent un vrai puits sans fond…Aujourd’hui, je dois avouer que j’aspire à un peu de légèreté."
Donna Tartt
 
Quels ont été les passages où vous vous êtes le plus arraché les cheveux ?

"Ceux sur l’ébénisterie étaient d’une effroyable complexité à cause de la finesse du vocabulaire et des termes techniques corsés. Les chapitres sur les paris sportifs, les virées drogue et tous les termes liés à l’histoire de l’art étaient aussi terribles sans parler des scènes sanglantes, moi qui déteste la violence ! Ils m’ont occasionné quelques nuits blanches. Pour m’aider, j’ai donc interrogé plusieurs fois Donna Tartt par mail. J’avais aussi des contacts avec les traducteurs qui planchaient sur la version néerlandaise et qui butaient sur certains sens. Ensemble, nous avons compulsé une « bible » à consulter quand nous avions des doutes et des interrogations. J’ai aussi ressenti une certaine frustration avec les longues phrases à la Proust utilisées par l’auteure américaine. Il faut savoir que les phrases anglaises sont rallongées de 10% en français. J’ai donc voulu les ponctuer pour alléger le style mais cela m’a été refusé par l’éditeur car il fallait coller au maximum au texte d’origine. Même chose pour les dialogues d’un des personnages principaux, Boris, que Donna Tartt a affublé d’un phrasé russe que je ne trouvais pas très réussi. Au début, Boris parle bien et à la fin de plus en plus mal, il zappe des prépositions, il ne conjugue pas bien ses verbes…Cette syntaxe bancale, bien que voulue par Donna Tartt, me semblait mal rendue en anglais et du coup, difficile à transposer en français. Il n’y a rien de pire qu’une mauvaise imitation, et selon moi, la crédibilité du personnage était en jeu. Cette incohérence linguistique m’a rendue chèvre car je n’ai pas pu y remédier. J’ai ressenti une grande frustration en y étant confrontée. Mais la traduction est une adaptation permanente et au final, je pense, avoir fait honneur au texte, et lui avoir été fidèle." 
 
Et comme le dit avec humour Edith, "traduire le Pulitzer 2014, ce n’était pas de la tarte !" (je n’ai pas résisté à la piquer cette feinte-là) J Pour en savoir plus sur cette traductrice talentueuse et de surcroît fort sympatique, qui est également auteure de nouvelles, de poésie et de romans, filez sur son blog et/ou sur sa page Facebook! Alors, ce Chardonneret, vous en faites votre lecture estivale ?
 
LE CHARDONNERET, DE DONNA TARTT, ÉDITIONS PLON, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR EDITH SOONCKINDT. 2014

vendredi 6 juin 2014

Une journée sous le soleil de Roland Garros




Aaaaaaaaaaah, Roland, Roland Garros, toutes ces années d’unif’ à regarder ses matchs entre deux syllabi de linguistique anglaise, rêvant d’être assise dans ses gradins, ou encore mieux, accueillie telle une star dans ses loges VIP, par une belle après-midi de printemps, le soleil me dorant gentiment les bras et le visage,…ce rêve est enfin devenu réalité ce lundi de juin, oui, car j’ai pu flâner en toute liberté dans les allées parisiennes de l’un des tournois les plus mythiques du Grand Chelem. Alors, je peux vous dire que c’est plutôt la classe là-bas. Accueil par de charmantes hôtesses habillées par la marque au crocodile, placement dans les tribunes par d'élégants jeunes sportifs, foule preppy chic déambulant nonchalamment entre les courts centraux et annexes,...et surtout, surtout, du tennis de haute voltige. Au programme de ce 2 juin, des 8ème de finales avec entre autres, chez les hommes, David Ferrer et Andy Murray et chez ces dames, Jelena Jankovic et Sara Errani mais aussi des matchs de jeunes garçons très prometteurs et un double dames hypnotisant. Les joueurs ont de la classe et sont polis en apparence mais le fair-play n'est pas toujours de la partie et même si les grands joueurs arrivent à ronger leur frein lors d'échanges très tendus, la vengeance est parfois beaucoup plus pernicieuse face à l'adversaire. Comme cette joueuse machiavélique qui lors d'un match a glissé dans sa poche la balle fétiche que sa rivale demandait à chaque service aux dociles ramasseurs, cruel! Résultat: un crêpage de chignons en bonne et due forme dans les vestiaires! Ces matchs vibrants prendront dorénavant une toute autre dimension quand je les regarderai de mon salon. Une journée, ça passe évidemment beaucoup trop vite, j’ai à peine eu le temps de faire les boutiques, mais là n'était pas le but de notre déplacement…Allez, photos!*


L'Espagnol David Ferrer avant son match face au Suédois Kevin Anderson.
Le court Suzanne Lenglen


Jelena Jankovic
Son adversaire Sara Errani



Bobo pour Jankovic
Bye Bye Porte d'Auteuil, à l'année prochaine!



  
*Merci à Michel M. pour les belles photos!